
Le cinquième numéro de la revue « Les Cahiers des Anneaux
de la Mémoire » examine un thème peu étudié
et souvent passé sous silence qui est celui des femmes dans la traite
et l’esclavage. Nous avons ainsi souhaité apporter au lecteur
une vision large, mais non exhaustive, de la condition des femmes esclaves
aux XVIII et XIXème siècles. Leur rôle d’un point
de vue économique, sexuel, les moyens de les réduire en esclavage,
les oppressions subies en tant qu’esclave mais aussi en tant que femme,
leurs résistances… sont autant de points étudiés
au travers des treize articles rassemblés dans ce numéro.
Prix : 15,00 euros / 245 pages : Télécharger ici le bon de commande au format PDF ou bien contactez-nous pour tout renseignement utile...
"L'esclavage est une période de l'histoire universelle qui a affecté tous les continents, simultanément parfois ou en succession" .
Nous illustrons ces propos de Claude MEILLASSOUX, l'un des meilleurs spécialistes français de l'esclavage, en publiant un article de Suzanne MIERS, éminente spécialiste américaine de cette question, pour introduire ce numéro des Cahiers des Anneaux de la Mémoire consacré aux femmes. Suzanne MIERS, à qui nous sommes heureux de rendre hommage, a aussi étudié l'esclavage en Asie et particulièrement celui des femmes. Le cas qu'elle nous décrit est presque contemporain puisque Janet LIM, aujourd'hui très âgée, peut encore témoigner de son asservissement en Chine et à Singapour. Il s'agît là de ce que l'on nomme "l'esclavage domestique" tel qu'il a pu être pratiqué en Extrême-Orient, alors que nous publions généralement des articles consacrés à la traite atlantique. Ainsi, on constate que non seulement l'esclavage appartient à l'histoire universelle mais qu'il engendre des souffrances elles aussi universelles.
Tous nos auteurs sont unanimes pour dénoncer la méconnaissance de l'esclavage des femmes. Yolande BEHANZIN JOSEPH-NOEL s'efforce de combler cet oubli en brossant un tableau sans concession de l'expérience des femmes esclaves parties d'Afrique vers les Amériques. Leur déshumanisation fut double : comme esclaves et aussi comme femmes soumises à l'oppression sexuelle des geôliers, des maîtres et parfois de leurs compagnons d'infortune. Et le combat de ces femmes contre la soumission fut permanent.
L'un des points culminants de ce combat, fut la révolte des esclaves de Saint-Domingue qui se libérèrent de l'esclavage. C'est l'occasion pour Elvire JEAN-JACQUES MAUROUARD de dénoncer l'occultation du rôle des femmes et de réaffirmer avec force la part qu'elles prirent dans la libération du peuple d'Haïti. L'univers subversif de la femme noire est né de sa conscience constante de l'oppression subie en tant qu'esclave et aussi en tant que femme. Elle se fit guerrière à Saint-Domingue à l'occasion de la révolution de 1804, mais la beauté et la féminité, sources d'oppression, furent aussi au service de la subversion.
Jeanne ODO fut l'une de ces héroïnes et c'est le récit de sa visite à la Convention à Paris en 1793 que nous décrit Florence GAUTHIER. La présence de cette femme venue de Saint-Domingue en pleine révolution française n'était pas seulement symbolique. La liberté et l'égalité étaient revendiquées en France mais aussi dans les colonies esclavagistes de la France. Les idéaux révolutionnaires français furent mis à l'épreuve par celles et ceux qui revendiquaient leur liberté et aussi leur humanité. Et, à travers ce récit, l'auteur nous fait prendre la mesure de l'influence de la révolution haïtienne sur la révolution française et de l'extrême difficulté à sortir des modes de pensée esclavagiste tel que le préjugé de couleur.
Mais l'esclavage ne fut pas l'apanage des seuls continents africains et américains. En analysant l'exemple de la ville de Grenade, en Espagne, Aurelia MARTIN CASARES rappelle ce que les historiens de la Renaissance ont longtemps sous-estimé : l'importance de l'esclavage au Sud de l'Europe notamment. Cet oubli est peut être dû à ce que l'auteur qualifie d'androcentrisme car, dans Grenade, au XVIème siècle, non seulement la population servile était nombreuse, mais majoritairement féminine. Et contrairement aux stéréotypes qui veulent que les femmes soient faibles et fragiles, c'est avant tout pour leurs qualités de travailleuses qu'elles étaient achetées en plus grand nombre que les hommes et à un prix plus élevé. Nous verrons avec les démonstrations d'autres auteurs que les femmes furent asservies d'abord pour être mises au travail forcé plutôt que considérées comme des génitrices ou des objets sexuels.
A l'occasion de cet article, nous tenons à remercier Joseph B.BALLONG WEN-MEWUDA connu pour ses remarquables travaux sur les débuts de la traite atlantique, et qui a bien voulu mettre ses talents de traducteur au service de la revue.
Le Sri Lanka, dans l'océan Indien, fut le théâtre des colonisations successives des Portugais, des Hollandais et des Anglais, dans l'ordre chronologique du développement et du déclin de ces trois puissances maritimes européennes. Toute une main-d'œuvre réduite à l'esclavage y fut importée des provinces du sud de l'Inde et des côtes africaines de l'océan Indien. Shihan de SILVA JAYASURIYA nous brosse un tableau complet de l'esclavage pratiqué par les puissances européennes. On peut ainsi observer l'évolution du système esclavagiste selon les modèles européens et les étapes de l'abolition. On apprend aussi que dans cette île, non seulement la propriété d'esclaves n'était pas réservée aux seuls Européens mais que des femmes aussi possédaient des esclaves.
Claire C.ROBERTSON s'interroge justement sur cet aspect méconnu voire occulté de l'aptitude et de la compétence des femmes esclaves au travail. Dans les systèmes esclavagistes africains et sud européens les femmes esclaves étaient achetées plus cher que les hommes pour leur capacité au travail. Dans les systèmes esclavagistes américains, c'est le schéma européen qui prévalut : les hommes furent majoritairement achetés pour le travail forcé. Il n'en demeure pas moins que les femmes d'Afrique amenèrent avec elles leur culture du travail, leur sens de la responsabilité voire leur esprit d'entreprise. L'asservissement ne parvint pas à détruire ces valeurs. A partir de ces traditions et des conditions particulières de l'esclavage aux Amériques, notamment l'exclusion de la paternité imposée aux hommes par le système, Claire C.ROBERTSON analyse la capacité des femmes noires des Amériques à affirmer leur autonomie et à se revendiquer comme travailleuses.
Une autre conséquence paradoxale du courage et de la ténacité des femmes esclaves au travail fut l'ascension sociale de certaines d'entre elles, évoquée par Richard B.ALLEN. Son étude méthodique des archives de l'Ile Maurice lui permettent d'expliquer pourquoi et comment quelques femmes libres "de couleur" furent capables de s'affirmer dans un système qui reposait sur les deux piliers qu'étaient le racisme et la domination masculine. Des femmes, à partir d'un statut d'esclave, réussirent à sortir de leur asservissement et à accéder à un statut social et une prospérité refusée à beaucoup d'hommes.
Le courage, le sens des affaires et aussi la "séduction" furent les moyens de cette émancipation. Les sociétés coloniales esclavagistes furent un paroxysme de l'extrême complexité des rapports entre les êtres qui balancent entre l'amour le plus élevé et la plus bestiale déshumanisation. Cette contradiction est explorée par Myriam COTTIAS qui rappelle que le code noir de 1685 autorisait l'affranchissement des femmes esclaves mariées à un homme libre. Mais il fallut développer le préjugé de couleur pour limiter le nombre croissant des affranchies et stigmatiser l'esprit de débauche des femmes noires pour maintenir l'ordre social esclavagiste et son rendement économique. La stratégie de la séduction fut condamnée, mais pas l'esclavage.
A la fin du XVIIème siècle, à la Jamaïque, un botaniste et médecin britannique, le Docteur SLOANE acquit une solide expérience de thérapeute et de chercheur qu'il relata dans de nombreux ouvrages. La recherche de Tara INNISS sur ses écrits nous apporte de précieuses informations sur les conditions sanitaires dans les Caraïbes coloniales. Plus précisément, l'auteur nous décrit la médecine pratiquée sur les enfants en bas âge et leurs mères. La grossesse, la naissance des enfants ou l'avortement appartiennent à l'expérience des femmes et aussi des femmes esclaves.
Toujours au XVIIème siècle ainsi qu’au XVIIIème siècle, en pleine traite transatlantique au profit des colonies des Amériques, le port de Cadix importait des esclaves africains venus pour la plupart sur des navires anglais. Alessandro STELLA a calculé que la moyenne d'âge de cette population déportée était de treize ans. Il nous précise que la plupart des esclaves qui arrivaient aux Amériques était jeune. Ils avaient de quinze à vingt ans, et de même que l'importance des femmes fut longtemps occultée, la jeunesse des esclaves est trop souvent oubliée.
Les Cahiers des Anneaux de la Mémoire souhaitent contribuer à lever le voile sur le passé esclavagiste. Les travaux des historiens sont à ce titre essentiels. Mais ce passé ne fut pas seulement une succession d'événements tragiques. Il est à l'origine d'un "meurtre psychologique, d'un meurtre du sujet". Les études cliniques révèlent les processus de transmission psychique du trauma collectif à travers les générations. C'est cette onde de choc qui se propage jusqu'à nos jours que Livia LESEL explore dans son approche psychanalytique qui est aussi une manière, pour notre revue, de contribuer à la réflexion contemporaine. On ne fait jamais table rase du passé. L'histoire laisse toujours des traces. Celle de l'esclavage met en évidence des processus d'aliénation de l'identité mais aussi tout une palette de stratégies de défense contre ces aliénations. La mémoire victorieuse du déni est l'une de ces stratégies.
Enfin, nous avons appris avec tristesse le décès de l'écrivain guadeloupéenne Dany BEBEL-GISLER à laquelle Hugues LIBOREL-POCHOT a bien voulu rendre hommage.
Sommaire du 5ème numéro – Les femmes dans la traite et
l’esclavage
1. « Mue Tsaï à travers les yeux d’une victime. Histoire
de l’asservissement et de l’évasion de Janet Lim »
par Suzanne MIERS
Professeur émérite d’Histoire de l’Université
de l’Etat d’Ohio-Etats-Unis
Cet auteur fut pionnière dans la recherche historique sur l’esclavage
et le rôle des femmes. Elle a notamment publié les ouvrages suivants
La fin de l’esclavage en Afrique en 1988, Les femmes et le patriarcat
en Chine en 1994 et Esclavage dans l’Afrique coloniale en 1998.
2. « Femmes et esclavages dans les Amériques (XVI et XIXème
siècles) : infériorité imposée, résistance
assumée »
par Yolande BEHANZIN
Historienne et chercheur martiniquais, agrégée de l’Université
Paris-Sorbonne
Professeur à l’Université nationale du Bénin (Cotonou)
A publié des travaux sur la colonisation française en Guinée,
sur la Traite négrière et la présence africaine aux Antilles.
Ses recherches portent désormais sur l’étude des sociétés
et des cultures marquées par la présence de la diaspora noire
dans les mondes américains et antillais.
3. « Noires épiques »
par Elvire JEAN-JACQUES MAUROUARD
Professeur en Lettres modernes, d’origine haïtienne
Diplômée de l’Université de Paris VIII, cette jeune
romancière vient de publier un essai La femme noire dans le roman haïtien.
Elle prépare actuellement une thèse de doctorat sur le tragique
haïtien.
4. « Jeanne Odo ou l’humanité des Africains. Deux portraits
1791-1794 »
par Florence GAUTHIER
Historienne, Professeur à l’Université de Paris VII, spécialiste
de la Révolution française et de l’histoire de l’abolition
de l’esclavage.
5. « Rapports sociaux de sexe et esclavage »
par Aurélia MARTIN CASARES
Professeur au département d’Anthropologie sociale de l’Université
de Grenade-Espagne
6. « Les femmes dans l’esclavage au Sri Lanka »
par Shihan JAYASURIYA
Diplômée de Linguistique à l’Université de
Westminster et de Sciences économiques de l’Université
de Londres
Etudie particulièrement l’influence portugaise et africaine au
Sri Lanka
A publié en 2003 La diaspora africaine dans l’Océan Indien.
7. « Femmes esclaves et femmes libres de l’Afrique et l’Europe
à l’Amérique : Travail et Identité »
par Claire CONE ROBERTSON
Historienne, Professeur à la faculté de « History and
women’s studies » à l’Université de l’Etat
d’Ohio-Etats-Unis
A publié notamment divers ouvrages sur la condition féminine
dans le cadre de l’esclavage dont Women and class in Africa en 1986
et Women and slavery in Africa en collaboration avec le Professeur Martin
KLEIN de Toronto.
Collabore à de nombreuses revues.
8. « Femmes de couleur libres et l’esprit d’entreprise
dans la société esclavagiste de l’Ile de France à
la fin du XVIIIème siècle »
par Richard ALLEN
Professeur d’Histoire au Framingham State College dans le Massachusetts-Etats-Unis
Collabore au Centre d’études et de recherches sur les sociétés
de l’Océan Indien à l’Université d’Aix-Marseille
III.
A publié en 1989 un ouvrage intitulé Esclaves, libres et engagés
dans l’Ile Maurice.
9. « La séduction coloniale. Damnation et stratégies.
Les Antilles XVIII-XIXème siècles »
par Myriam COTTIAS
Chargée de recherche au CNRS
Collaboratrice au Centre de recherches historiques à l’Ecole
des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris
Enseigne à l’Université Antilles-Guyane et collabore à
de nombreux ouvrages sur les Antilles.
10. « La santé des enfants dans la société esclavagiste
des Antilles anglaises : Descriptions médicales de Sir Hans Sloane
à la fin du XVIIème siècle à la Jamaïque
»
par Tara INNISS
Etudiante au Centre d’Histoire des Sciences, des Technologies et de
la Médecine à l’Université de Manchester-Angleterre
Ses recherches s’orientent actuellement sur la santé des enfants
au XIXème siècle à Barbade.
11. « La traite des enfants »
par Alexandro STELLA
Chargé de recherche au CNRS, spécialisé dans la recherche
sur l’esclavage en Méditerranée
Collaborateur au Centre de recherches historiques à l’Ecole des
Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris
A publié en 2000 Histoires d’esclaves dans la péninsule
ibérique.
12. « Fonction spéculaire et fonction poétique dans la
dialectique de la subjectivation en milieu antillais »
par Livia LESEL
Psychologue clinicienne-Psychothérapeute martiniquaise
Docteur en Psychologie clinique et pathologie
A publié l’ouvrage Le père oblitéré. Chronique
antillaise d’une illusion
13. Hommage à Dany BEBEL-GISLER « D’autres voix s’élèveront
encore pour dire… »
par Hugues LIBOREL-POCHOT
Enseignant, psychanalyste guadeloupéen